Réflexions

Je laisse à votre réflexion ces quelques extraits choisis d’écrits de F. Liszt.

Ils peuvent nourrir notre réflexion sur la place de l’art dans notre société du XXIème siècle ; il me semble qu’un certain nombre de faits dénoncés méritent d’être écoutés aujourd’hui encore, tant ils sont non seulement d’actualité, mais se sont encore accentués.

De la situation des artistes et de leur condition dans la société» F. Liszt, 1834, Paris (en français dans le texte)

Extrait numéro 1Extrait numéro 2Extrait numéro 3

« Apprendre au public, à la société insouciante et matérialiste, à ces hommes et à ces femmes que nous amusons, et qui achètent notre DENRÉE, d’où nous venons, où nous allons, ce que nous avons mission de faire, ce que nous sommes enfin !

[…]

Ce que sont ces hommes d’élite qui semblent choisis par Dieu même pour rendre témoignage aux plus grands sentiments et en rester les nobles dépositaires… Ces hommes prédestinés, foudroyés et enchaînés qui ont ravi au Ciel la flamme sacrée, qui donnent une vie à la matière, une forme à la pensée et réalisant l’idéal nous élèvent par d’invincibles sympathies à l’enthousiasme et aux visions célestes ; ces hommes initiateurs, ces apôtres, ces prêtres d’une religion ineffable, mystérieuse, éternelle, qui germe et grandit incessamment dans tous les cœurs….

Oh ! Faire tout cela, dire et crier toutes ces choses si criantes d’elles mêmes de manière à ce que les plus sourds soient contraints de les entendre, ce serait assurément une belle et noble tâche à accomplir. »

« La civilisation des temps modernes, à force de diviser, de délimiter, de catégoriser (choses utiles et nécessaires sans doute), à force de poursuivre des améliorations partielles et de pousser presque à l’excès le perfectionnement des détails nous […] a laissé tomber dans un inconcevable oubli des rapports originels, et les lois primordiales ont été effacées de notre entendement.

Pendant de longs siècles, la politique, l’art et la science furent considérés comme radicalement opposés,sinon ennemis. Les représentants de ces 3 grandes puissances sociales se séparèrent. Dans leur docte et superbe égoïsme, les savants et les artistes ne sentaient guère le besoin de s’enquérir les uns des autres. Chacun se contenta de récolter son champ et de récolter sa moisson. Les politiques, de leur coté, affectèrent un égal dédain pour le mathématicien et le poète, l’idéologue et le musicien ; ils n’avaient que faire de tous ces songe-creux parasites ! […]

Et ainsi […] on brisa le lien universel, on détruisit – en même temps que le développement naturel de chaque partie fut infirmé -, on détruisit la grande vie harmonique de l’immense Tout. C’est surtout en considérant la Musique dans son origine et ses destinées successives que nous avons acquis la conviction de cette vérité. Nul art, nulle science (la philosophie exceptée) n’est en droit de revendiquer un si glorieux passé, une aussi antique et magnifique synthèse.

Si nous remontons aux temps primitifs, nous voyons les hommes les plus illustres, les philosophes et les législateurs les plus vénérables, agenouillés devant son berceau. Égyptiens, chinois, persans, grecs, tous les peuples, tous les sages de l’antiquité sont unanimes à proclamer les merveilles et la souveraineté de la Musique. […] Y a t-il des artistes qui n’aient tressailli au souvenir de la prodigieuse conception musicale de Pythagore ?

Hermès définit la musique , la connaissance de l’ordre de toute chose. C’était aussi la doctrine de l’école de Pythagore, et de celle de Platon qui enseignait que tout dans l’univers était musique. […] les athéniens donnaient à tous les arts le nom de Musique […] la musique, c’était le lien suprême, – le langage des Dieux -, la science par excellence qui avait pour mission de conserver et de transmettre toute vérité comme toute sagesse.

[…]

demandons comment il a pu se faire qu’à mesure que, grâce aux efforts et au dévouements incroyables des artistes, l’art grandissait et grandissait encore, la musique et les musiciens aient perdu à la fois toute autorité, tout conscience de leur mission ? Comment en produisant, en enfantant douloureusement cette multitude de chefs d’œuvre et de miracles se sont-ils presque annihilés socialement ? »

Puis Liszt rappelle, s’inspirant de l’encyclopédie de Rousseau :

« Le nom de musicien se donne également à celui qui compose la musique, et à celui qui l’exécute […] les anciens musiciens étaient des poètes, des philosophes, des orateurs de premier ordre. Tels étaient Orphée, Tespandre, Stétichore. Aussi Boèce ne veut-il pas honorer du nom de musicien celui qui pratique seulement la musique par le ministère servile de ses doigts et de la voix, mais celui qui possède cette science par le raisonnement et la spéculation. Et il semble, de plus, que pour s’élever aux grandes expressions de la musique oratoire et imitative, il faudrait avoir fait une étude particulière des passions humaines et du langage de la Nature.

Cependant les musiciens de nos jours, formés, pour la plupart, à la pratique des notes et de quelques tours de chant, ne seront guère offensés, je pense quand on les tiendra pas pour de grands philosophes. » Il distingue 2 catégories : artistes, et artisans.

« L’initiative morale ; la manifestation du progrès humanitaire, au prix des sacrifices et des dévouements les plus pénibles, en butte aux persécutions du ridicule et de l’envie, tel a été de tous temps le partage des véritables artistes. Quant à ceux que nous qualifions du titre d’artisan, il n’y a pas lieu de s’en inquiéter beaucoup. Le petit trafic quotidien, les mesquines satisfactions d’amour propre et de coterie suffisent amplement à leur importante personnalité. Ils ont le verbe haut, gagnent de l’argent, se font prôner… le public. »

« Sous le triple rapport politique, social et religieux, le fait principal, dominant qui ressort de l’histoire de la musique et des musiciens, c’est leur subalternité.

C’est chose superflue, ce me semble que de rappeler de nouveau ici, à ceux qui ne cessent de nous vanter en pompeuses phrases de rhétoriques les magnificences, et les douceurs infinies d’un prétendu Eldorado d’artistes, la cuisine de l’électeur de Salbourg, illustré par Mozart, le Kothgasse (rue de la boue !), consacré par l’abandon et le délaissement de Beethoven !!!

Quel est donc l’initiative et l’action sociale réservée à l’art musical ?

[…]

Un autre fait qu’on peut regarder à la fois comme cause et effet de la subalternité des musiciens, c’est leur manque de Foi – l’égoïsme mesquin et mercantile d’un grand nombre d’entre eux.

[…]

Mais n’est ce pas là le contre-coup du siècle travaillé d’un mal universel ?[…] Les apostolats de l’art sont-ils les seuls, ont-ils été les premiers à se prosterner en foule devant l’immonde veau d’or ? Qui oserait le dire et les condamner sans appel ?

Tous les penseurs, tous les écrivains illustres ou ignorés ont signalé ce vide de croyance, cette absence de tout lieu commun, qui entraîne infailliblement la prédominance brutale des intérêts matériels, comme la grande plaie de notre époque. Nulle classe n’a su y échapper ; princes, prêtres, juges et soldats, tous ont été envahis par une effroyable contagion… et nous aussi, hélas !

Nous prêtres de l’art, chargés d’une mission et d’un enseignement sublime, au lieu de demeurer fermes et vigilants comme les sentinelles du Seigneur qui ne se taisent ni nuit ni jour, au lieu de veiller et de prier, d’exhorter et d’agir, nous nous sommes affaissés et misérablement accroupis dans la fange dorée….

Toutefois, rien n’est désespéré , rien n’est perdu encore. Plusieurs sont restés debout et ont combattu, d’autres se réveillent et reprennent leurs armes ; […] d’autres encore viennent se joindre à cette milice sainte. COURAGE et ESPOIR ! Une nouvelle génération marche et avance […] elle saura s’emparer de toutes ses belles destinées et donner à l’Art une haute et puissante impulsion. Faisons place à ces nouveaux envoyés : écoutons la parole, la prédication de leurs œuvres !! »